Un week-end dans le Nord

Pour qui sait regarder, l’Irlande offre au visiteur des vues préhistoriques, historiques et pittoresques qui se superposent. Depuis Dublin direction la pointe septentrionale de l’île, Malin Head, avec ma fille ainée, londonienne de cœur. Le plus grand, petit, oriental, méridional, peuplé, etc…les superlatifs ont toujours attiré les voyageurs, je ne fais pas exception à la règle.

Vendredi matin dans la salle d’attente du Belfast express. Elle est pleine de voyageurs et … elle bruisse de bavardages, on se croirait dans un cocktail parisien ! A chaque fois je m’étonne, mais je ne devrais pas, ce petit pays a tout de même réussi l’exploit d’être quatre fois lauréat du prix Nobel de littérature… On papote on papote et on monte dans le train, un monsieur inconnu me complimente sur mon chapeau, je ressemble à la comtesse Markievicz me dit-il, un énorme compliment de la part d’un irlandais ! Il y a toujours quelqu’un pour vous dire quelque chose de gentil dans ce pays.

J’ai une grosse valise que j’ai du mal à caser, car les étagères à bagages regorgent de..chariots de courses. Les chariots et leurs propriétaires disparaissent dès Newry, la première ville du Royaume Uni après la frontière ferroviaire. Ils reviendront à Dublin le soir même remplis de produits britanniques (cf. article à paraitre, « L’Irlande face au Brexit »).

 Je retrouve ma fille à Belfast city airport, aéroport aux avions miniatures en plein Belfast, couronné l’aéroport le plus pratique du Royaume Uni ; il opère pour le public depuis 1983 seulement : une attente moyenne aux contrôles de 6 minutes, un total de 10 gates, et fin des vols à 21H30, un bonheur pour les gens pressés. Qui peuvent en prime tester le Bushmills à l’achat au retour, question de priorité.

L’aéroport a été nommé George Best en 2006, non pas en mémoire d’un roi britannique, mais d’un joueur de foot natif, devenu célèbre à Manchester United. A Belfast, rien n’est simple, ce baptême a divisé la ville à l’époque, un natif de Belfast jouant pour les anglais, vous n’y pensez pas, et si on rajoute le fait que cet alcoolique notoire et non repenti avait été priorisé pour une greffe du foie.. « George Best Airport » ou comment renvoyer dos à dos les sportifs, les catholiques et le NHS… Bref, l’avantage d’un petit aéroport est que tout va vite, et 15 mn après l’atterrissage de ma fille, nous voilà en route pour un road trip entre Irlande du Nord et Nord de l’Irlande, l’anglo-irlandais Ed Sheeran dans les hauts parleurs.

Nonobstant l’Histoire récente des Troubles, Derry, c’est très mignon. Nous allons poser devant le mur Free Derry, faisons le tour des magnifiques murailles et allons admirer les reflets du soleil couchant dans la rivière Foyle traversée par le récent Peace Bridge qui sépare le Bogside catholique de l’habitat britannique. Pour rester dans l’ambiance, dans un B&B délicieusement vieillot à très exactement trois mètres des remparts, nous attaquons la série Derry Girls : ou comment vivre une adolescence comme les autres entre check points, école confessionnelles, premiers émois et parents trop présents. La culture vidéo est devenue nomade, merci Netflix.

Dans la voiture le lendemain, les Cranberries encore dans les oreilles, nous voilà en route vers Malin Head, la pointe septentrionale de l’ile ! Fait amusant, la pointe Nord de l’Irlande n’est pas en Irlande du Nord. Malin Head, c’est l’Irlande prototypique : des petites maisons de chaumes de ci et de là, beaucoup d’herbe et de genêts rebattus par le vent, et la falaise qui descend à pic dans la mer face à l’Ecosse. C’est sublime.

Face à la mer, en énormes lettres blanches visibles depuis satellite le signe EIRE 80, indiquait aux pilotes de la seconde guerre mondiales qu’ils entraient dans l’espace aérien irlandais. L’Irlande était un pays neutre et si un pilote britannique atterrissait dans ce qu’on appelait le Irish Free State, il risquait la prison. Un couloir aérien de 4 miles avait été instauré pendant la guerre entre une base RAF au sud de la province et la pointe Nord pour permettre aux avions d’aller et venir, mais pas plus. Ces marqueurs étaient numérotés de 1 à 82 du sud au nord et permettaient aux pilotes de se repérer avant l’avènement des radars et autres GPS.

Sur Malin Head, se trouve aussi depuis 2022 un « bench of hope », une pierre avec un émouvant poème, installée ici par l’association Darkness into light dont les fondateurs ont perdu un fils, et qui depuis s’engagent pour la santé mentale des jeunes. Cette pierre et ce magnifique poème face à la mer sont très émouvants et appellent au recueillement.

Le sol de Malin Head est nettement délimité par une Start/Finish line, pour les différentes marches ou courses caritatives qui culminent ici, et dont la mémoire est ancrée sur des plaques de la tour qui domine la pointe. Le système caritatif repose ici exclusivement sur des fonds privés. Pour les Irlandais, donner de l’argent mais aussi du temps à des organisations caritatives, c’est une question de principe.

In fine, Malin Head, c’est une vue sublime à laquelle les Irlandais ont superposé un double sens commémoratif, tout peut se lire à plusieurs niveaux dans ce pays. Et nous en avons encore la preuve quelques kilomètres plus loin au bout d’une minuscule route escarpée, au « wee house of Malin » où une statue de Marie cohabite à coté d’une grotte sacrée dans l’Antiquité, les Irlandais n’ont décidément pas leur pareil pour le syncrétisme des cultures gaéliques et chrétiennes.

Nous prolongeons notre découverte de Malin Head avec une promenade en compagnie d’alpagas sur le Wild Alpaca Way… le lieu de RDV est en hauteur et tellement reculé que nous sommes obligées de faire une marche arrière durant 500 mètres et deux virages durant pour pouvoir croiser une voiture qui redescend, adrénaline garantie. Et nous remercions silencieusement nos anges gardiens Insomnia et Red Bull.

La promenade, chacun son alpaga à la main est un enchantement. Pour ces animaux habitués au climat des Andes, la bise et les falaises irlandaises, c’est une piste verte. Les organisateurs font en sorte que chacun ait plusieurs photos avec son alpaga, et c’est ainsi que nous nous retrouvons immortalisées trois fois avec Bruce et Button. Ces gros moutons à l’instinct grégaire très prononcé sont extrêmement doux de toucher et de caractère, une heure sur le Wild Alpaca Way, c’est le plein de câlins pour la semaine !

Entendant que j’enseigne à Trinity College, le patron du cheptel au visage buriné me raconte qu’il a acheté 20 hectares de falaise en 2019, qu’il est très heureux avec ses 50 alpagas, et que son frère est professeur d’université habilité dans une excellente université anglaise. Loin d’être sectaire, il est également fier de lui-même et de son frère disant qu’ils ont le meilleur des deux mondes. Cet éclectisme familial me fait penser aux pubs, qui mélangent les âges et les milieux sociaux. Une belle matière de réflexion.

Dimanche matin à Letterkenny : pour celui qui est à la recherche de sa dose quotidienne de caféine, cela s’avère asse ardu : il y a nombre de cafés dans cette petite ville du Donegal..qui ont tous une pause dominicale, sauf Insomnia. J’y suis, en manque de caféine, très exactement 5 minutes après l’ouverture.. et le café est déjà plein. On s’occupe très gentiment de moi (avec mon accent français, difficile de me faire passer pour une locale haha) et dès que je ressors, mes breuvages à la main, les jeunes vendeuses sortent du comptoir pour aller papoter avec les clients assis..qu’elles connaissent manifestement tous. Ha.

Nous arrivons à Glenveagh National Park, entourées de tourbe sur la route, et bien sur de moutons, mais surtout tourbe à gauche, tourbe à droite, tourbe devant et tourbe derrière, on en aurait presque le tournis. Le château de Glenveagh se situe au bord d’un lac, c’est digne d’une romance télévisée, il fait penser à Kylemore version écossaise. Il est entouré par un magnifique jardin clos très bien entretenu, dont les anglo-saxons ont le secret. Quelqu’un m’a dit une fois, que les Françaises passent du temps à faire la cuisine et aménager leur salon, alors que les Anglaises et Irlandaises passent surtout du temps dans le jardin. Et qu’elles reçoivent ensuite dans la partie entretenue de leur demeure. Ce n’est pas faux.

Le lendemain, départ pour la chaussée des géants, côté audio nous restons dans l’entente cordiale anglo-irlandaise et passons à Niall Horan et Harry Styles. Plus on avance vers Derry, plus les prairies se verdoient, et les moutons continuent à paitre comme si de rien n’était. Etape rapide et très ventée au Grianan on Aileach, fort préhistorique utilisé jusque dans les temps médiévaux. Le fort se situe en haut d’une colline, plutôt difficile d’accès, mais cela nous garantit une vue époustouflante à 360 degrés sur toute la vallée, bise glaciale en prime, d’ailleurs il y a..des restes de neige sur les marches. En plein mois d’avril, si si..

La bise nous poursuite jusqu’à Bushmills, on y trouve la plus vieille distillerie de whisky au monde, et les propriétaires de proclamer qu’ils sont là depuis plus de 400 ans (1608) et n’ont aucunement l’intention de partir. Bushmills appartient maintenant aux américains Proximo Spirits, mais ils prolongent l’esprit irlandais de la maison. Le charmant village et l’ancienne distillerie sont fusionnels : « Sans le village, pas de whisky, et sans le whisky, pas de village » comme ils le disent eux même. Après avoir admiré les maisons traditionnelles, nous faisons le plein nécessaire au gift shop, certes on peut acheter du whisky ailleurs, mais pas avec une étiquette personnalisée et quel intérêt de faire un voyage si on ne ramène pas de souvenirs pour le prolonger ?

Arrivées à la chaussée des géants, la bise froide est toujours là, amplifiée, ce qui crée des bouillons d’écume entre les octogones de basalte, c’est à la fois magnifique et terrifiant. Nous zigzaguons entre pierre et mer comme nous le pouvons, la nature en Irlande, elle se mérite. Conseil aux futurs voyageurs : munissez-vous de bonnes chaussures et d’un bon coupe-vent, quelle que soit la saison.
Et nous achevons notre périple à l’hôtel d’à côté au coin du feu, en dégustant un vieux Bushmills avec un Sticky Toffee Pudding.. marcher vent contraire, cela brûle des calories, il faut refaire le plein. Retour sur Belfast le lendemain, la voix de Sinead O’Connor dans les tympans, paix à son âme.

Après avoir affronté les gros camions et la pluie sur l’autoroute, les moutons et les tracteurs sur les routes de campagne, les signalisations approximatives et les parkings étroits en ville, la marche arrière sur une route de montagne, ma fille – décidément excellent conductrice – me dit que maintenant qu’elle a relevé le challenge irlandais elle est prête pour le prochain défi routier. Affaire à suivre.

Et c’est ainsi qu’après 4 jours, 500 kilomètres, 300 photos, et 9 épisodes de Derry Girls, nous quittons Belfast, emplies de gratitude pour ce périple, certes petit, mais chargé d’Histoire, d’histoires et de paysages…

Pauline Chatelain

Button, du Wild Alpaca Way
Malin Head, Eire 80
Malin Head, Bench of Hope
Giant Causeway sous une mer d’écume

Publié par pchatelain

Je suis une Française qui habite actuellement en Irlande et qui s intéresse particulièrement à la valeur des mots

2 commentaires sur « Un week-end dans le Nord »

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