Un week-end à Derry

J’arrive à Derry à l’irlandaise, c’est à dire en car (il faut savoir que le réseau ferroviaire irlandais est très limité) avec une amie irlandaise, qui a le grand mérite 1 d‘être toujours de bonne humeur (comme la plupart des irlandais d’ailleurs), et 2 de beaucoup mieux comprendre le dialecte que moi. Et d’ailleurs sans elle nous ne serions probablement jamais arrivées à destination, car il a fallu changer de car, ce qui n’était pas annoncé, et je n’avais personnellement rien compris à l’annonce faite à l’arrêt sur un bas coté en rase campagne.

Récemment médiatisée par la série Derry Girls, Derry est au premier abord une mignonne petite ville, traversée par la rivière Foyle et entourée de magnifiques remparts (avis aux amateurs d‘histoire). Une jeunesse nombreuse et active (nous avons même vu un couple en train de s’aimer sous les remparts..), un centre commercial réputé, des restaurants pleins, des pubs remplis de gens de bonne humeur le soir jusqu’à la fermeture, (la Guinness met tout le monde d’accord ici aussi !!), un accueil chaleureux fait aux visiteurs; bref, à première vue Derry ne fait pas pitié.

Lorsqu‘on s‘y promène les yeux ouverts cependant, on est frappé de voir entre les croix, mémoriaux et plaques à tous les coins de rue, à quel point c‘est une ville qui garde la trace de ses combats et de ses morts. Et les nombreuses peintures murales, partiales, des deux cotés de la ville ne cessent de rappeler et à l’habitant et au visiteur, qu’il faut choisir son camp.

Nous commençons notre visite au cimetière, foison de croix celtes. La partie ancienne montre clairement une dichotomie, même chez les morts, dichotomie rendue vivante certains jours par des sections à drapeau irlandais d’un coté et britannique de l’autre. Les disparus du Bloody Sunday reposent ici les uns à coté des autres, et l’inscription sur leur tombe est univoque: „murder“. La partie récente du cimetière se veut plus consensuelle, puisque les habitants ont droit au repos éternel les uns à coté des autres. Même si la seule inscription sur la tombe de John Hume, (l’un des artisans des accords du vendredi saint et prix Nobel de la paix récemment décédé) est le mot „paix“ oui, mais en gaelique.

Non seulement, les habitants présents ne s’offusquent pas de la présence de deux étrangères à la recherche de la tombe de John Hume, mais de plus, durant notre quête qui dure quasiment 1 heure, nous pouvons même nouer la conversation avec certains d’entre eux. La mort fait partie de la vie sociale en Irlande.

Nous passons la nuit dans un Bed&Breakfast, cela nous semblait plus authentique qu‘une chaine d‘hôtel. Cela nous a permis de résider en plein coeur du Bogside et de prendre le lendemain notre petit déjeuner – excellent et chaleureux – à coté d‘une vierge Marie, sous le drapeau irlandais. La messe est dite.

Ensuite, nous avons la grande chance de visiter le Bogside avec Mickey, leader local du Sinn Fein, qui n’a pas lésiné de son temps, quand bien même nous n’étions que deux, la Pandémie et non pas les Troubles, freinant les visiteurs.

Derry, le 30 janvier 1972, il y a 50 ans jour pour jour. Ce Bloody Sunday, avait commencé avec une manifestation contre les emprisonnements sans procès, rendus légaux au vu de la situation en Irlande du Nord,mais qui bizarrement concernaient toujours des irlandais catholiques. La manifestation avait été annoncée, interdite puis approuvée, dans un contexte où beaucoup de manifestations se passaient mal, beaucoup de batiments était détruits à l explosif etc.. c‘est à dire dans un contexte où les autorités britanniques voulaient frapper fort contre les dits « hooligans » pour briser le mouvement.

Donc beaucoup de résistance, activisme, attaques et autres du coté irlandais, les britanniques veulent frapper fort pour calmer le jeu. Toutes les manifs étaient encadrées par les autorités mais pour celle-là on a fait venir des paras spécialement pour l‘occasion, qui sont repartis le lendemain. Ce bataillon avait déja été impliqué dans des combats sulfureux à Belfast sans suites judiciaires, et donc d’après notre guide connaissaient le sentiment d‘impunité. Mickey a été formel là desssus et j‘ai depuis trouvé d autres sources qui corroborent ces deux informations.

Il s’agissait d‘arrêter les meneurs, ce qui peut se comprendre. Oui mais le jour J la manif n‘a pas plus dérapé que d‘habitude, injures et envoi de pierres contre les forces de l‘ordre (je n‘ai jamais pas dit que les militants etaient des enfants de choeur hein, c‘est ironique bref passons), mais rien qui ne justifiât d‘ouvrir le feu sur la foule. Et alors, à un moment, soit cela a dérapé, soit les paras avaient recu des instructions. Toujours est ils qu’ils sont allés dans le Bogside et commencé à ouvrir le feu sur la foule.

14 morts, 15 blessés. Beaucoup de jeunes garcons de 17 ans parmi les morts, qui ne deviendront jamais des adultes vindicatifs. Une centaine de balles tirées. A y regarder deux fois, le massacre est étonnamment faible, si on considère que l‘on avait des paras tres bien entrainés et tres bien armés. Cela interpelle: leur a t-on demande de délibérement tuer quelques personnes? De jeunes garçons notamment?

Pire encore que le bloody sunday fut la commission d’enquête, le fameux rapport Widgery, qui conclut dès avril 1972 que les tireurs ne faisaient que se défendre, criminalisant par là les victimes (là aussi, stratégie régulièrement adoptée par le Royaume-Uni vis a vis de l‘Irlande du Nord), et les tuant une deuxième fois, crucifiant leurs familles à vie. Si ils avaient vraiment en légitime défense, d‘apres la version  officielle du rapport Widgery, en toute logique  la journée aurait du être beaucoup, beaucoup plus meurtrière encore. La version de la légitime défense tient d’autant moins que les paras comptent eux zéro morts et zéro blessés. Ce n‘est que le rapport Saville de 2010 qui a établit de façon définitive l‘innocence des victimes et l’absence de danger pour les paras. Ce fut un moment historique pour les familles des victimes.

Et qu’en est il 50 ans après? Derry en 2022, c’est toujours et encore comme dans la chanson  » pas besoin de choisir ton camp, on l‘a fait pour toi il y a longtemps » (musical „Romeo et Juliette“)

Bon nombre d‘habitants aimeraient tourner la page, et envisagent une Irlande réunifiée, ce qui est possible par référendum à tout moment si la majorité de Irlandais du Nord demandent leur rattachement à la république; la constitution britannique leur garantit ce droit. A ceci près que les habitants du Bogside ne s‘aventurent pas de l‘autre coté de la rivière Foyle, et ceux des quartiers protestants se considèrent toujours assiégés. Et d’ailleurs, à la fin de la visite, Mickey ne veut pas aller dans les quartiers protestants avec nous, arguant qu’il est une figure connue, mais nous assurant qu’en tant que visiteuses, on ne risque rien. Ha. Nous traversons donc le courageusement nommé „peace bridge“ toutes seules.

 Et de toute façon, qui voudrait être le premier à aller habiter de l’autre coté de la rivière Foyle, isolé au milieu des autres? Il faut rajouter à cela le taux de chomage le plus élevé du Royaume Uni et beaucoup d’irlandais de la République qui considèrent que rattacher l’Irlande du Nord serait un fardeau économique et social plus qu’une réunion de famille.

Par conséquent, entre les murs peints qui gardent les plaies vives et la ghettoisation volontaire de ses habitants, on peut se demander si Derry est vraiment tirée d‘affaire. La porte de sortie se trouve certainement dans la formation de la jeunesse et des opportunités économiques. Ce combat est un combat de la working class. Les gens de la middle class se cotoient déjà au club de golf..

Bref tout cela pour vous dire que „il est tout près le jour ou les irlandais feront la paix autour de la croix“ (M. Sardou), oui peut être, depuis les accords du vendredi saint, mais l’unification ne se fera pas à l‘unanimité.

Après avoir regardé les murs du coté protestant sans guide, mon amie, pragmatique comme tous les irlandais, m’explique que le meilleur moyen de métaboliser les suites d‘une soirée irlandaise dans les pubs est d’avaler de la „greasy food“. Nous finissons donc notre visite par l’un des meilleurs hamburgers de notre vie…Nous le dégustons dans un pub qui croule sous les décorations de Halloween à venir, nous rappelant que nous sommes tout de même au Royaume-Uni et pas en république d’Irlande. Et n’essayez même pas de payer en euros.

Un dernier regard au magnifique Guildhall, et nous reprenons le car en silence, chargées d’Histoire et de mémoire, espérant qu’en Irlande un jour l’avenir aura raison du passé.

Victimes du Bloody Sunday
John HUME
Quartier loyaliste
Quartier du Bogside
Le « pont de la paix »

Publié par pchatelain

Je suis une Française qui habite actuellement en Irlande et qui s intéresse particulièrement à la valeur des mots

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