« Irlande », un concept en soi

S’il est un mot ambigu pour les irlandais, ce sont paradoxalement les appellations « Ireland » et « irish », qui selon les circonstances désignent le pays ou l’île toute entière. Avec l’histoire somme toute très particulière de l’Irlande, le nom propre « Irlande » a une référence souvent confuse y compris pour les Irlandais eux-même. Une oreille attentive et le contexte permettront de trancher si on parle de l’île ou du pays. En revanche, si c’est de l’Irlande du Nord dont les irlandais parlent, ce sera toujours spécifié, Northern Ireland ou NI.

Il faut savoir que l’île d’Irlande est divisée en 4 régions et 32 comtés, les counties. En ce qui concerne les 32 counties, la république en compte 26 et l’Irlande du Nord en compte 6, et j’ai été stupéfaite en demandant à mes étudiants combien de comtés avait l’Irlande (je faisais une comparaison avec l’Allemagne), d’entendre 32 comme réponse automatique, soit la totalité de l’île, avant de se reprendre et d’annoncer 26+6. Ah oui, mais ce n’est pas pareil…

Quand aux 4 régions, Ulster, Connacht, Leinster et Munster il s’agit d’une division historique, qui n’a plus de justification administrative, mais toujours très présente dans la conception qu’on les Irlandais de l’Irlande, et qui reste abondamment utilisée dans le langage populaire et les mots fléchés. D’ailleurs, n’en déplaise aux cruciverbistes, Ulster n’est PAS synonyme d’Irlande du Nord, car 3  counties de la république appartiennent à l’Ulster : Donegal, Cavan et Monaghan. De plus la pointe Nord de l’Irlande est plus au nord que l’Irlande du Nord elle-même. Tout cela ajoute à l’ambiguïté que peut avoir l’emploi du mot Ireland pour les Irlandais.

Vu d’une perspective étrangère, on a du mal à comprendre pourquoi une île n’égale pas un pays. Ce n’est pas aussi simple hélas. Sujet sensible, et il faut bien le comprendre, aussi bien pour les Britanniques que pour les Irlandais. Toutes proportions gardées, l’Irlande du Nord, c’est l’équivalent de nos territoires d’outre-mer pour les Britanniques. Pas de sièges sociaux de grands groupes en Irlande du Nord, ils sont tous au Royaume-Uni, forte subvention de l’économie, même si l’Irlande du Nord a une expertise à faire valoir pour les chantiers navals, ingénierie et textile. Il y a beaucoup d’agriculture, ce qui est toujours fièrement marqué sur les emballages des produits. (Dans ce cas-là, le made in Ireland désigne l’île entière, insularité toujours, plus sur ce sujet un autre jour). Par ailleurs, le mythe du défunt Titanic, construit dans un chantier naval de Belfast attire beaucoup. Il fait vivre le tourisme avec la sublime côte face à l’Ecosse, qui vaut le détour à elle seule. Mais du haut de la chaussée des géants, 4 siècles de divisions nous contemplent.

Au 16E siècle, toute l’Irlande était déjà depuis des siècles sous domination britannique. A la suite du schisme anglican, les irlandais catholiques en Irlande, mais également les calvinistes écossais en Ecosse, les dissenters étaient de plus en plus discriminés. Afin d’asseoir la domination politique et religieuse de la couronne d’Angleterre, le processus d’anglicisation (comprenez anéantissement de la culture celte) et de colonisation s’accéléra. Des dépossessions eurent lieu dans toute l’Irlande (et on comprend pourquoi les irlandais n’aiment pas trop les anglais…), mais c’est dans l’Ulster toute proche que le plus grand nombre de terres furent confisquées, et de nombreux colons anglais mais aussi écossais (les fameux dissenters) s’y installèrent, recréant peu à peu une culture britannique. « De rebelle, l’Ulster se muait en auxiliaire dévoué de la couronne » (Pierre Joannon, Histoire de l’Irlande et des Irlandais, 2006 :87)

C’est dans l’arrivée de ces nombreux colons, britanniques et protestants qu’il faut comprendre les origines de la séparation des deux Irlandes. C’était, toutes proportions gardées, un peu comme les Français d’Algérie. A ceci près qu’en Ulster les colons ne sont pas repartis mais sont là depuis 4 siècles avec une mainmise politique et économique. Je vous épargne les détails, toujours est il qu’à la fin de la guerre d’indépendance en 1921, 6 comtés majoritairement protestants décidèrent de rester dans le Royaume-Uni.

Loyalistes contre unionistes, catholiques contre protestants, de discriminations en sectarisme, les choses se sont emballées. Manifestations et contre-manifestation dans la lignée des mouvements de civil rights américains mais aussi de mai 68 en France, jusqu’au début du tristement célèbre conflit nord-irlandais en 1969. Les troubles, comme cette guérilla est euphémisée, se terminèrent avec les accords du Vendredi saint en 1998 (NB : le week-end de Pâques est une composante récurrente de l’histoire irlandaise). Ce conflit, à la fois un conflit de religion est de civilisation est encore très présent dans l’inconscient et le conscient collectif. Si vous allez un jour à Belfast, vous verrez que les murs qui séparent les différents quartiers de la ville, sont toujours là et ne sont pas des seuls témoins du passé comme le mur de Berlin, mais toujours fonctionnels. En résumé, autant l’Allemagne divisée a toujours été 2 Etats mais un seul peuple, ici on a plutôt une seule île et 2 peuples. En cas de référendum, il n’est pas certain que les deux Irlandes votent pour une réunification.

Afin de maintenir cette paix, il est important pour les irlandais de se sentir bienvenu sur tout l’ile d’Irlande, c’est la raison pour laquelle la frontière entre les 2 Irlandes a été un point d’achoppement majeur des négociations du Brexit. Pour la petit histoire, le Brexit a d’ailleurs amené nombre d’Irlandais de Nord à demander un passeport Irlandais, droit qui leur est constitutionnellement acquis, comme quoi on peut se sentir irlandais et britannique.

Ainsi, même si les 3 couleurs du drapeau irlandais sont chargés de symboles : Vert pour la république, Orange pour la victoire de Guillaume III d’Orange-Nassau en 1690, et le Blanc pour symboliser la paix entre les deux, quand on voit Belfast et (London)derry qui s’enflamment en ce Printemps 2021, on se dit qu’il y a encore du chemin à parcourir. « le jour viendra, il est tout prêt où les Irlandais feront la paix autour de la croix » comme le chantait Sardou, espérons..

Croix de Monasterboice
La Chaussée des Géants
Un des peace walls de Belfast

Publié par pchatelain

Je suis une Française qui habite actuellement en Irlande et qui s intéresse particulièrement à la valeur des mots

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