Le Titanic, une tragédie grecque

Le nom que l’on donne aux choses n’est jamais anodin. Le simple fait de nommer le bateau le TITANIC, (ou le TITAN pour son tristement célèbre observateur), était-ce le vouer à une fin tragique ? Les Titans furent les tous premiers Dieux de la mythologie grecque, mais vaincus à la seconde génération par les dieux de l’Olympe ; les tragédies grecques se terminent toujours mal voyons. Il aura fallu moins d’une génération pour venir à bout du Titanic et du Titan.

Loin des images d’Epinal et des clichés romantiques à la Caprio/Winslet, le musée Titanic à Belfast en vaut vraiment la peine. Ne serait-ce que pour toutes les histoires qu’il raconte et la morale à en tirer.

Fait très rare, le Titanic marque la mémoire collective occidentale depuis qu’il a coulé en 1912, soit depuis plus d’un siècle. C’est 15 ans après le blockbuster de James Cameron que le musée Titanic a ouvert ses portes à Belfast, en 2012, sur les lieux même des anciens chantiers navals, qui se situent sur Queen Island, portion gagnée sur la mer au XIXe. Quel drôle d’idée de vouloir gagner du terrain sur la mer, l’Histoire nous apprend que c’est toujours elle qui finit par gagner.

Le musée d’Irlande du Nord nous plonge en immersion dans le Belfast de 1900, la construction du navire, son inauguration, la catastrophe et ses suites.

Le visiteur est d’abord plongé dans Belfast au début du XXe. C’était une vibrante métropole à la pointe de la révolution industrielle et du progrès social, offrant également plus d’opportunités professionnelles aux femmes que le reste de l’Irlande. Belfast était réputée pour son travail du lin et ses chantiers navals. C’est une simple équation d’offre et de demande qui a déclenché la construction du Titanic par White Star Line, afin également de faire face à la concurrence d’autres compagnies maritimes. En effet, à cette époque, beaucoup de gens émigraient vers le nouveau monde, plus de 8 millions entre 1900 et 1916, ce qui a poussé à commander le plus gros bateau jamais construit. Et c’est ainsi qu’un énorme chantier de 3 ans commence à Belfast, chantier dans lequel le visiteur est plongé en immersion grâce à d’astucieux wagonnets souterrains. Chantier qui s’achève en 1912, avec le Titanic et son quasi jumeau l’Olympia. Le Titanic est le plus volumineux des deux, c’est le plus gros artefact mobile jamais construit par l’humain.

Le musée nous emmène ensuite dans une recréation de la mise à l’eau du bateau, avant d’être « armé » (équipé) et testé. Une grande partie des habitants de Belfast avaient contribué à sa construction, directement ou indirectement, ce qui explique la foule énorme lors de la mise à l’eau. On le disait insubmersible, tout le monde à tous les niveaux y croyait. Le visiteur est enfin conduit vers les étapes de sa traversée à la fois inaugurale et fatidique. On admire la logistique conçue pour loger, distraire et alimenter 2.200 personnes, dont environ 1.300 passagers, durant 8 jours. En fait, si cela ne s’était pas aussi vite et aussi mal terminé, le Titanic aurait certainement été jugé par la postérité comme un impressionnant mélange de merveille mécanique et organisation logistique ; jugez un peu : l’équipage était composé de 61 personnes sur le pont, 317 mécaniciens et marins, et 507 au service des passagers ! Le bateau regorgeait de lin, tapis, textiles et porcelaines pour le confort des passagers. Le bateau regorgeait également de victuailles : 75.000 livres de viande, 40.000 œufs, 1.000 pains… et 8.000 cigares pour ne citer que quelques exemples. Le bateau disposait de grandes cabines privatives en première classe. Il n’y avait certes que deux salles de bain pour l’ensemble des passagers de 3e classe, mais ceux-ci avaient des draps individuels et étaient servis à table par du personnel en uniforme, luxe assez incroyable pour l’époque.

A Southampton, le bateau part sous les yeux d’un public beaucoup plus modéré le 10 avril 1912 à midi. Quatre jours après, après avoir heurté l’iceberg, il lui faudra moins de trois heures pour couler, accompagné non pas par un chœur antique mais par la musique continue des huit musiciens, qui ont tous héroïquement péri. Seuls 32% des passagers ont été sauvés. Dans le musée, un grand mur sur lequel chaque victime est nommément inscrite en grandes lettres inspire le recueillement, bel hommage. Un autre, absolument énorme, sur lequel l’intégralité des transcrits des investigations, recherches, interrogatoires sont collés donne le tournis…

En fait les causes de la catastrophe sont multifactorielles, et si un seul des facteurs suivants avait correctement fonctionné, l’issue eut été nettement moins tragique :

1 Des vents avaient poussé les icebergs plus au sud que d’habitude cette année-là. Le télégraphe fonctionnait bien en 1912, l’information passait de façon quasi simultanée, l’équipage était au courant.

2 Le Titanic avait été conçu avec des panneaux de rétention trop bas, largement insuffisants pour l’empêcher de couler. De plus, les 3 millions de rivets qui maintenaient la coque contenaient beaucoup de scories ce qui les rendaient plus cassants par temps froid. Ces deux facteurs ont accéléré la progression de l’eau. Le constructeur n’avait cependant jamais construit de vaisseau aussi gros, c’était, répétons-le, le plus gros bateau jamais construit.

3 Il n’y avait pas assez de canots de sauvetage pour tout le monde, 20 au lieu des 48 prévus par les concepteurs, nombre réduit pour raisons esthétiques. Comme les facteurs suivants, c’était légal à l’époque.

4 Les deux jumelles manquaient à l’appel. En fait, elles étaient bien dans le coffre du nid de pie mais la clé avait été emmené par le second, finalement enrôlé sur un autre vaisseau à la dernière minute. Par conséquent, on comptait sur les simples yeux de l’équipage pour voir les icebergs, et c’était une nuit sans lune. L’iceberg n’a été vu qu’à 400 mètres, or il en fallait le double pour stopper le bateau.

5 Le capitaine Smith n’avait pas réduit la vitesse malgré les alertes de glace qu’il avait bien reçues et lues. C’était une figure connue, surnommé le « pacha milliardaires », et il tenait à arriver le jour et l’heure prévus à New York pour sa toute dernière traversée avant de prendre sa retraite.

6 Le télégraphe du bateau servait en priorité aux 1e classe afin qu’ils puissent envoyer des messages à leurs proches et collègues à terre. L’opérateur débordé n’a pas traité les dernières alertes de glace qu’il avait reçues.

7 Juste après le choc, nombre de passagers ont ouvert leurs hublots afin de voir ce qui se passait, hublots ensuite laissés ouverts lorsqu’ils ont pris la fuite, ce qui a accéléré le naufrage.

8 L’équipage n’avait pas été formé à des manœuvres d’urgence. Entre autres conséquences, tous les canots de sauvetage n’ont pas été utilisés à leur capacité maximum, ce qui aurait tout de même permis de sauver plus de la moitié de l’équipage et des passagers. On a calculé après que les canots auraient même pu supporter plus de monde que le nombre pour lequel ils étaient homologués. 2h30, cela aurait largement suffi pour évacuer tout le monde.

9 Les SOS du Titanic n’ont pas été entendus par le Californian, qui était le bateau géographiquement le plus proche, à 5 miles et dans le champ de vision du Titanic, et qui aurait pu être sur les lieux avant la fin du naufrage, car l’opérateur était..au lit.

C’est donc un mélange de météo, législation lacunaire, approche clientéliste et d’égo qui a conduit à la catastrophe et au bilan humain que l’on sait.

C’est finalement le Carpathia, loin de 67 miles, qui recueillera les rescapés. Arrivé sur place environ 1h40 après le naufrage, il recueillera 711 passagers et 3 chiens (il y en avait 12 au total sur le bateau).

L’épave n’a été localisée qu’en 1985 et a attiré nombre de curieux et chasseurs de trésors, ignorant l’abyssale profondeur de sa sépulture, 3.821 mètres : c’est l’aiguille du midi à l’envers ! Cela s’est récemment mal terminé pour le TITAN le 18 juin 2023 comme tout le monde le sait. Il n’existe que 10 submersibles au monde capable d’atteindre de telles profondeurs et le Titan était le seul à ne jamais avoir été homologué par un organisme extérieur. Un lanceur d’alerte sur la fiabilité du Titan avait même été licencié par Oceangate en 2018. Ce qui n’a pas empêché nombre de gens d’y croire, dont un plongeur chevronné et de finir bêtement en implosant juste à côté de l’épave convoitée.

Une autre épave célèbre a elle été remontée et peut être observée dans son intégralité, autre fait très rare. Je veux parler du VASA, à Stockholm. Mon mari et moi étions venus pour une heure au Vasamuseet, nous y sommes restés quasiment la journée.

 Ce magnifique vaisseau avait été commandité et construit aussi trois années durant, en pleine guerre de 30 ans afin d’asseoir la suprématie militaire de Gustav Adolf. Il fallait impressionner l’ennemi, d’où le nombre ahurissant de décorations extérieures. Le Vasa était beaucoup plus gros que les vaisseaux habituellement construits à l’époque, le maitre d’œuvre avait un cahier des charges, il fallait surtout visuellement afficher la puissance suédoise, par la taille du vaisseau et la multiplicité de ses figures de proue. A force de focaliser sur son apparence, le constructeur, mis sous pression par le roi, avait mal conçu l’équilibre du bateau, qui avec une ligne de flottaison trop basse était voué à couler. C’est arrivé, à moins d’un mile marin lors de sa traversée inaugurale le 16 août 1628, tous les sabords ouverts afin que les nombreux spectateurs puissent admirer les canons… sabords dans lesquels l’eau s’est vite engouffrée. Et ce qui avait été pensé comme un navire de guerre inspirant la terreur comme dans une tragédie grecque c’est terminé en tragicomédie, directement dans le port de Stockholm. Quand on sait que la construction du navire avait couté 25% des récoltes annuelles du pays…

Les eaux de la Baltique dénuées de tarets sont clémentes pour le bois, et le navire a été renfloué et remonté dans son intégralité très exactement 333 ans après son naufrage. C’est une merveille d’histoire et de chimie que l’on peut admirer à Stockholm, une magnifique momie de bois, œuvre d’art unique, à la fois témoin du passé et lanceur d’alerte pour le futur.

Savez-vous ce que c’est qu’une faute tragique ? C’est tout bonnement une erreur d’évaluation. Ce fut exactement le cas les trois fois. Erreur d’évaluation des besoins réels du bateau face aux éléments, erreur d’évaluation des dangers possibles une fois en mer et de la façon de les surmonter.

TITANIC, TITAN, VASA, les trois vaisseaux racontent la même histoire : coulés par hubris. C’était dans la Grèce antique l’orgueil parfois démesuré des humains, tentés de rivaliser avec les Dieux. A vouloir construire un véhicule des superlatifs, on en oublie l’essentiel : il reste une embarcation face aux éléments naturels qui seront les plus forts. Avant de penser à impressionner les esprits, c’est à la nature qu’il faut penser, non pas pour l’impressionner, mais à laquelle il eut fallu s’adapter.

L’un se voulait insubmersible il ne l’était pas, l’autre submersible il ne l’était pas non plus, quant au troisième, il n’avait même pas le pied marin !

Le plus gros, le plus loin, le plus beau…avant de construire le prochain bateau des superlatifs, ses concepteurs feraient bien d’aller se recueillir et méditer à Stockholm et à Belfast.

Vue du chantier naval à Belfast

Reconstitution d’une cabine de première classe
La proue du Vasa

Publié par pchatelain

Je suis une Française qui habite actuellement en Irlande et qui s intéresse particulièrement à la valeur des mots

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